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Base

Marko Turunen

76 pages — 16 × 23 cm
quadrichromie — couverture souple
collection Vox

ISBN 9782350650005
16 €

Marko Turunen, sur Base

par Olivier Deprez

Comment êtes-vous devenu dessinateur de bande dessinée ? Peut-on dire de votre travail qu'il oscille entre le comics américain et le graphic novel européen ?

Oui, en effet. Mais avant toute chose, commençons par le commencement. Je m’appelle Marko Turunen. Je suis né en Finlande en 1973 dans une ville appelée Kotka (Kotka est située sur la côte de la mer Baltique, près de la frontière russe). Enfant, je dessinais beaucoup d'images de motos et des Tarzan. Je voulais devenir pompier.

Dans les années quatre-vingt, on a commencé à publier Spiderman en Finlande (Spiderman a été aussi publié dans les années soixante, mais je n'ai pas lu ces magazines. Ils coûtaient trop chers). En 1982, j'ai lu mon premier Spiderman. C'était différent de ce que l'on pouvait attendre d'un livre de bande dessinée. C'était passionnant. Les personnages étaient très excitants. J'ai aussi lu Fantom, Donald Duck, Tarzan, Astérix, Tintin, Lucky Lucke... Ce genre de chose. Je lisais ces bd à la bibliothèque. Spiderman a été la première bd que j'ai achetée avec mon argent de poche. En 1982, ils ont commencé à publier Les quatre fantastiques de Jack Kirby et à la dernière parution du magazine, ils ont publié X-Men de Chris Claremont et John Byrne.
Je savais que je deviendrais un dessinateur de bd. En 1984, j'ai réalisé ma première histoire de superhéros. Le Spiderman de Keith Pollard était important pour moi, mais le X-Men de John Byrne était plus important encore, ça me captivait littéralement. Après j'ai lu et acheté essentiellement des comics avec des superhéros pendant des années. A la fin des années nonante, j'ai découvert Moebius et Bilal. J'étais surtout excité par Moebius. A l'école d'art, j'ai réalisé quelques bd (des courts récits). Je trouvais que les bd n'étaient pas de l'art. Et ces comics que j'ai lus n'en étaient assurément pas.

A l'école d'art j'ai commencé la peinture. Rapidement je me suis rendu compte que ce n'était pas pour moi. Je n'étais pas fait pour la peinture. Je n'avais rien à dire par rapport à cet art. Ensuite, j'ai travaillé sur des objets en volume. En 1997, j'ai obtenu le diplôme de sculpteur à l'école d'art de Turku et j'ai déménagé à Lahti où j'ai rencontré des gens comme Petteri Tikkanen et Hans Nissen. J'ai beaucoup aimé travailler en trois dimensions. J'ai acheté une tronçonneuse et quelques outils mais c'était trop cher pour moi et j'ai décidé de me remettre à faire des bd. Petteri et Hans m'ont alors montré des nouvelles bd alternatives. J'ai commencé à réfléchir de manière différente à la façon de créer mes bd. Je combinais ce que j'avais appris à l'école d'art avec les superhéros démodés que j'avais réalisés à une certaine époque. Je compris que ce qui m'intéressait dans les bd de Marvel et DC, c’était surtout les personnages. Je pris conscience que ces bd étaient raides et sans passion. Je commençais à publier deux revues de bd. L'une avec des superhéros et l'autre avec des héros normaux. 

Dans la revue de superhéros, il y avait des superhumains. Les premiers numéros étaient la réédition de mes premiers comics de 1984. Dans la revue avec les personnages humains normaux, les personnages n’avaient pas de pouvoirs extraordinaires. La revue avec les personnages "normaux" était plus artistique et expérimentale. Ce que je fais aujourd'hui est un mélange des deux revues.

J'ai aussi lu les récits de super héros de Grant Morrisson, Allan Moore, Warren Ellis et Jack Kirby.

Quelles sont vos références principales ?

Je suis un grand fan de science-fiction. Enfant, ma série télévisée favorite était Galactica. Aujourd'hui je préfère Babylon 5, 60's Batman et Star Trek, les Simpsons et peut-être la meilleure série TV que j'ai jamais vue Riget (de Lars Von Trier). Je regarde beaucoup la télévision, la télévision est ma principale référence.

Les dessinateurs que je préfère sont Mark Beyer, Matti Hagelberg, Matt Brinkman, Brian Chippendale, Vincent Fortemps, Yvan Alagbé, Hideshi Hino, Gary Panter, Jack Kirby, Anke Feuchtenberger, Max Andersson, Chris Ware, Joan Sfar, Christophe Blain, Martin tom Dieck, Tove Jansson, Caroline Sury, Tom Gauld, David Heatley, Aapo Rapi, Joakim Pirinen, Craig Thompson, Asa Grennwall, Junko Mizuno, Kalervo Palsa, Hergé…
Il est difficile de nommer tout le monde parce que la liste est vraiment longue. Et de plus il y a de grands artistes dont je n'ai pas encore vu le travail. On peut trouver des choses de qualité intéressantes dans tous les genres. Mon artiste contemporain favori est Anssi Kasitonni. Je ne connais pas vraiment tout de ce qui se passe sur la scène contemporaine. J'apprécie les bonnes expositions mais je suis trop paresseux pour suivre ce qui se passe. Les vieux maîtres finlandais que j'apprécie sont Akseli Gallen-Kallela (spécialement ses peintures africaines), Ellen Thesleff et Ismo Kajander (toujours vivant).

Quelle est l'origine de vos très étranges personnages ?

En 1999-2000, j'ai trouvé des figures d'extra-terrestres dans des œufs de Pâques en chocolat. J'en ai fait des collages et j'ai commencé à utiliser ces figures d'extra-terrestres comme s'ils étaient mes alter-ego. C'était très symbolique. Moi né d'oeufs en chocolat ! Je trouvais que les personnages d'extra-terrestres me représentaient très bien. R-Rapparegar représente Annemari Hietanen, ma compagne. Nous ne sommes pas mariés. Nous vivons ensemble depuis onze ans. R-Rapparegar porte toujours un masque parce que je l’identifie avec les super héros mais la raison principale est que je suis incapable de rendre la beauté d'Annemari. Mes dessins ne peuvent lui rendre hommage. Elle est donc une grande et solide héroïne masquée. Exactement comme elle est sans son masque. J'utilise beaucoup ce type de langage codé. Comme les parents d'Annemari travaillent avec les oiseaux, je les ai dessinés en oiseaux dans La mort rôde ici.

Les animaux ont un rôle précis dans le récit. L'ours, par exemple, ressemble à un monstre directement issu de l'enfer. 

Pouvez-vous en dire plus là-dessus ?

Lorsque j'étais enfant, j'avais deux cauchemars qui revenaient régulièrement. L'un de ces cauchemars avait cet ours pour personnage principal. L'ours sortait de la forêt pour m'attraper, me tuer et me manger. L'autre cauchemar c’était des extra-terrestres qui kidnappaient tout le monde dans ma ville et changeaient les gens en poupées de chiffon. J’ai commencé à rêver aux extra-terrestres quand j'ai vu de vieux films de science-fiction dans lesquels les extra-terrestres prenaient le contrôle et conquéraient le monde entier. En finnois le film s’appelait Avaruuden Pirut. En anglais c’était Invaders from Mars

On montrait le film à la tv au milieu de la journée. Je n'étais pas très effrayé, mais pour un jeune garçon, c'était une expérience inoubliable. Quant aux animaux, je n'ai rien contre eux. J'aime les animaux et ils font partie de mon enfance. J'aime particulièrement les chats, mais j'ai aussi de bons rapports avec les chiens et les autres animaux. Je n'aime pas par contre les serpents et les insectes. Par chance, il n'y en a pas beaucoup en Finlande.

Utilisez-vous vos souvenirs d'enfance dans votre travail?

Cela dépend du travail. Base est basé sur une déplaisante expérience enfantine.

Quelle est la part de la fiction et de la réalité ?

Tout est vrai sur le fond. C'est juste un peu exagéré. Dans la scène d'ouverture, le petit extra-terrestre reçoit un coup de fusil dans la tête. La mère de celui qui lui a tiré dessus lui demande de rentrer chez lui en expliquant qu'on l’a frappé avec une pierre. Tout est vrai sauf que c'est dans la hanche qu'on m'avait tiré dessus.

Les relations entre les enfants et les adultes paraissent cruelles ?

C'est comme ça que les enfants voient les adultes. Dans cette histoire où l'extra-terrestre reçoit un coup de fusil, les adultes sont faibles et ne sont pas prêts à être responsables de leurs actes. Aurait-ce été si difficile si cette femme avait pris un petit garçon de six ans pour l'emmener à l'hôpital ? Au lieu de ça, elle m'a laissé rentrer chez moi tout sanguinolent. J'ai marché deux kilomètres, il n'y avait personne à la maison. Alors j'ai marché jusque chez ma grand-mère. La voisine de ma grand-mère était infirmière par chance et elle m'a emmené à l'hôpital. Les gens font des erreurs. Mais pourquoi cacher ses erreurs avec des mensonges grotesques ? Je ne crois pas que cette femme était perverse. Elle était paniquée. Et stupide. Peu après l'incident du coup de fusil, la famille de celui qui m'avait tiré dessus a déménagé et je ne les ai plus jamais revus. Je me pose aujourd'hui encore des questions à ce propos.

Dans mon travail, je cherche une sensation forte et j'essaye de suggérer ce contraste entre la pureté enfantine et les dérèglements d'un adulte (petit enfant vs adulte puissant, enfant innocent vs adulte réfléchi, situation normale vs situation anormale, situation humaine vs situation extra-terrestre). Peut-être que j'essaye juste de dire que je n'aime pas l'injustice dans la vie ni les gens trop réfléchis. Certains sont vraiment fous.

Pouvez-vous expliquer comment vous créez une bande dessinée ?

Question difficile ! Je ne sais quoi répondre. Chaque projet est différent et contient ses propres difficultés. Pour les histoires courtes, je procède de la manière suivante. J'ai une idée, je la couche sur papier. Je commence à dessiner. Quand je commence à dessiner, j'écris le texte. Je ne commence jamais par le début parce que l'on a tendance à trop peaufiner les premières pages. Si l'on dessine un peu là et puis un peu ici, on ne peut pas voir le développement des dessins et le rés ultat final semble incomplet . Quand tout est fait, je rassemble et je monte les pages. S'il y en a pour cent pages, au final, il en reste nonante.

La couleur est comme un personnage dans votre livre. Est-ce votre première bande dessinée en couleur ? Quelle est votre conception de la couleur ?

Base est ma première bande dessinée en couleur. J'ai mis Base en couleur avec des transparents autocollants colorés. C'est avec ce genre de plastique autocollant que je couvrais mes cahiers quand j'étais enfant. Base est une histoire d'enfance et j'ai donc utilisé cette manière pour mettre en couleur le récit. Je pense qu'il doit y avoir une raison pour chaque choix que fait un artiste. J'aime utiliser aussi peu de couleur que possible. J’utilise la couleur de manière simple et en ton pur. Colorier est parfois pour moi comme raconter une blague. Un peu comme lorsque dans les Monthy Python deux hommes sans se prévenir se donnent des coups sur la figure avec un poisson.

Pouvez-vous dire quelques mots à propos de la bande dessinée en Finlande ?

Donald Duck est la bd la plus populaire en Finlande. Il s'en vend ici plus qu'aux Etats-Unis (il n'y a que 5 millions d'habitants en Finlande et aux USA… beaucoup plus.) La scène alternative est très forte. Il y a beaucoup de talents dans la nouvelle génération des artistes (Aapo Rapi, Terhi Ekebom, Tommi Musturi, Jenni Rope, Kati Rapia, Hans Nissen, Petteri Tikkanen, Ville Pynnönen, Ville Ranta, Johanna Rojola, Amanda Vähämäki et d'autres encore) et le futur s’annonce radieux. Le seul problème est l'argent. Les artistes vont-ils survivre au combat journalier pour vivre ? Très peu peuvent vivre de leur art. La situation est sans doute la même que partout ailleurs. Les artistes doivent trouver un expédient pour vivre. 

Courir après l'argent empêche de se préoccuper de créer des bandes dessinées. Certains abandonnent car c'est trop stressant de vivre comme ça et commencent une nouvelle carrière qui procure un salaire mensuel. La tendance dominante est le comics strip qui paraît dans les journaux. Il y en a quelques-uns qui sont très bien. Comme Tove Janson's Moomin et Juba Tuomola's Viivi et Wagner. La plupart sont très populaires.

Il y a seulement quelques années, il n'y avait pas encore d'école où étudier la bande dessinée. Ce n'était pas nécessaire parce qu'il n'y avait pas beaucoup de dessinateurs. C'est la raison pour laquelle les dessinateurs finlandais sont autodidactes. Bien sûr, certains ont une formation de graphiste mais ils n'ont pas reçu de conseils professionnels pour leur apprentissage. De nos jours, il y a deux écoles qui enseignent la bande dessinée et une nouvelle génération "manga" est en train d'apparaître.

Avez-vous de nouveaux projets ?

Je travaille actuellement sur trois nouveaux projets.

De la viande chien au kilo est le principal projet, un livre de bande dessinée sur mes parents. Certains passages ont été publiés dans le Strapazzin n°77 et dans Grenade (et dans d'autres revues en Finlande).
Kill Bunny Vol. 1 & 2 est un projet en marge. Je ne planifie jamais. C'est seulement pour le plaisir. Je le fais quand je peux faire quelque chose de plus important que de gagner de l'argent pour manger. Kill Bunny paraîtra en s eptemb re en anglais.

Il y a aussi un ensemble de courts films d'animation. Il y en a six ou sept (les animations durent de 30 secondes à quatre minutes). Je vais quelque part (en forêt habituellement) et j'en fais une animation. La technique est primaire. Filmer est rapide et simple. C'est tout le contraire du dessin et de la fabrication d'un livre. L'ensemble sera prêt pour septembre, mais non traduit en anglais.