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Mr Burroughs

Pedro Nora (dessin) & David Soares (texte)

56 pages — 21 × 26 cm
noir & blanc — couverture souple
collection Amphigouri

ISBN 9782930204345
14 €

David Soares, sur Mr Burroughs

par Olivier Deprez

David Soares, pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi W.S. Burroughs comme personnage principal de votre récit ?

J’aime écrire sur des personnages réels, je les éclaire sous un jour particulier qui est ma façon de les voir. Je savais que je voulais écrire quelque chose sur Burroughs, mais je voulais approcher l’homme et non l’écrivain ou le junkie… Je trouve l’approche «junkie» si ennuyeuse !

Comme je ne voulais pas faire mourir d’ennui les lecteurs avec une énième histoire de junkie, j’ai été vers quelque chose de plus élémentaire. Trouver l’homme derrière les mots et trouver les mots derrière le chic. Depuis ce livre, j’ai acquis une vigueur créative perverse, je voulais que l’humiliation soit parfaite, j’ai cessé d’écrire sur moi. 

Quelles sont vos influences, pouvez-vous nous dire quelques mots à ce propos ?

Je suis un lecteur boulimique et je lis sans discrimination… Des nouvelles, de la poésie, des récits d’aventures… J’aime créer des bandes dessinées en y insérant de la littérature, mais, à la longue, je me blâme d’agir de la sorte. Je crois que tout ce que j’écris est de la fiction mêlée d’horreur. Je crois que Mr. Burroughs est une histoire de ce type, car c’est avec une sensation de terreur que j’y suis venu. C’est organique et émotionnel. Cette peur ne vient pas du dehors. Il s’agit de la perte… De la perte et du vide, et la perte et le vide sont des blessures infernales.

Le récit semble être une méditation sur l’écriture. Quel est votre rapport avec l’écrivain et l’écriture ?

La grande erreur à propos des écrivains, c’est qu’ils ne sont pas de sages créatures qui connaissent tout de la vie et des gens. Pour ma part, c’est ce que j’éprouve. Je ne sais rien des gens et de la vie. C’est pourquoi nous, les écrivains, écrivons. Parce que nous ignorons comment faire quelque chose d’utile. Le côté drôle de l’écriture c’est qu’il ne vous enseigne absolument pas comment vivre. L’écriture vous montre seulement comment mieux écrire.

Je croyais vraiment que Burroughs était un vieil homosexuel doux et confus qui n’accordait pas trop d’importance au délire chic et pseudo-intellectuel de ses romans. Il avait trop de classe pour ça. Je l’ai dépeint comme un doux vieillard et c’est ce que j’ai écrit.

Burroughs, l’écrivain, pas votre personnage, a créé une méthode spéciale pour écrire des livres. Il avait aussi beaucoup d’accointance avec la peinture. Qu’avez-vous fait de ces éléments biographiques ? Avez-vous joué avec ?

J’admire les gens qui ont du talent. Les gens qui peuvent faire beaucoup de choses différentes et qui le font bien. Il n’est pas nécessaire que cela soit de l’écriture ou de la peinture, mais j’aime les gens habiles. Et Burroughs était comme cela. Il ne pouvait pas dessiner une ligne droite (ou écrire une ligne droite), mais il était suffisamment effronté pour relever le défi et il l’a fait. Idem pour son écriture. C’est comme cet aphorisme de William Blake : «Celui qui désire mais n’agit pas produit de la pourriture.»

Dans le même ordre d’idée, est-ce l’homme ou l’artiste qui vous a intéressé ? 

L’artiste, je crois. Il faut se faire à l’idée que la vie ennuie les écrivains. Il en va de même pour moi. Quand je ne suis pas en train d’écrire, je suis sans doute dans un café m’assommant à la caféine et lisant un livre. Que faire de plus solitaire et de plus ennuyeux. J’ai cherché après l’homme pour écrire le livre, mais c’est par l’artiste que je suis séduit.

La perception est primordiale dans votre livre. Je pense par exemple à l’importance des yeux chez les animaux. Vos animaux ont un regard humain. Quelle est la fonction de ces animaux ?

Je crois que les animaux rendent le récit plus réel. Et quand j’ai commencé à écrire sur Burroughs, il m’a semblé essentiel d’inclure des animaux-totems. Ces animaux sont plutôt des symboles d’état d’esprit ou de peur qu’autre chose. Ils ne sont pas à prendre littéralement. Comme l’autruche, il s’agit juste d’une métaphore.

Quelle était votre intention avec ce livre ? Ecrire un roman graphique, une biographie ? Ou encore, un poème graphique à la gloire de Burroughs ? 

Non, je voulais simplement écrire une histoire sur un vieil homme, c’est la vérité.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre conception des rapports entre l’écriture et le dessin ? 

Je crois que le but d’une bande dessinée est de raconter une histoire. Et aussi cet art est plus visible, l’écriture en est l’âme.

Pensez-vous que la bande dessinée soit un bon médium pour créer des objets d’art ?

Grâce à son mélange avec l’art et l’écriture, la bande dessinée est une forme privilégiée de l’art. C’est si magique et si personnel. Vous voyez le dessin et l’écriture de l’auteur. Vous voyez de l’écriture écrite à la main ! C’est superbe. La bande dessinée n’a pas encore brûlé toutes ses cartouches. Il y a encore beaucoup à faire si vous êtes assez malin. Je crois que le modèle traditionnel est dépassé eu égard à ce que l’on voit aujourd’hui. J’aime voir des bandes dessinées dans la veine d’un Chris Ware. Je n’aime pas son travail mais j’aime son concept. La façon de concevoir le livre comme un objet. C’est brillant. Si on peut marier cette idée avec une puissante idée du dessin et de l’écriture, on peut aller loin. Je souhaite que nous allions dans cette direction.

Quels sont vos projets maintenant ? Une rumeur dit que vous travaillez sur une adaptation du Faustus de Thomas Mann. Est-ce vrai ?

Ce livre est déjà réalisé et il s’appelle Sammahel. Il m’a permis de gagner un prix, le prix du meilleur écrivain de l’année 2001. Depuis, j’ai écrit un livre de nouvelles, un cd intitulé Lisboa, créé une autre bande dessinée sur le modèle traditionnel, intitulée  A Ultima Grande Sala de Cinema qui a reçu une aide de la part du Ministère de la culture l’année passée. J’ai encore quelques idées pour écrire d’autres foutus mauvais livres.

Entretien avec Pedro Nora