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Heureux, Alright !

Thierry Van Hasselt & Mylène Lauzon

32 pages — 13,5 × 20,5 cm
quadrichromie — couverture souple
avec jaquette — collection Flore

ISBN 978-2-35065-026-5
9 €

Thierry Van Hasselt, sur Heureux, Alright !

Par le Professeur A, 2008

Après Brutalis, Heureux, Alright ! est le deuxième livre à être issu d'un projet chorégraphique de Karine Ponties. Comment a débuté cette collaboration et qu'est-ce qui distingue pour vous ces deux projets ?

Karine Ponties a fait appel à moi après avoir lu mon premier livre Gloria Lopez. Elle avait été séduite par le travail sur la matière et le corps. Ce livre est comme emporté par un mouvement de matière qui délie et dissout le récit.

Elle voulait partir sur ces bases-là pour entamer une collaboration.

Nous avons démarré le projet Brutalis. Il était question de trouver une nouvelle relation entre le corps de la danseuse/chorégraphe/modèle et ma matière grasse épaise, sombre ...

Le projet trouvait son aboutissement autant dans la pièce chorégraphique que dans le livre du même nom.

Ensuite j'ai eu envie de travailler le mouvement de cette même matière. De créer un film d'animation.

Nous avons donc entamé le projet Holeulone. Il s'agissait cette fois de créer une relation, un dialogue entre cette matière animée et les deux danseurs.

Comment est née l'idée d'un livre et comment s'est-il construit avec Mylène Lauzon ?

Dés le départ je pensais qu'il y aurait un livre qui amènerait son éclairage singulier sur le projet.

Car le livre est le socle de mon travail. Tous mes projets, d'une manière ou d'une autre tournent autour de l'idée du livre, y reviennent finalement…

Je travaillais des images en fonction de l'animation mais je pensais bien que je me construisais aussi une formidable banque d'images. Avec lesquelles j'allais pouvoir construire en les articulant différemment, une nouvelle écriture pour ce projet.

Mylène de son coté s'était vue confier une carte blanche par Karine Ponties pour écrire un roman qui serait comme une nouvelle écriture dialoguant avec le matériel de la pièce. Un écho et un prolongement. Dès ce moment-là, nous avons eu envie de lier son texte et mes images.

Nous avons dès le départ essayé différentes combinaisons. Mais ce n'était pas totalement convaincant et surtout l'éditeur pressenti pour le texte n'était pas vraiment motivé pour en faire un projet alliant texte et image.

Nous avons donc laissé reposer. A un moment j'ai travaillé sur un montage des animations pour créer un film qui puisse se voir de manière autonome. J'ai alors demandé à Mylène qu'elle propose une réécriture de son texte pour ce film. Ça a été le déclic, non seulement nous avions un film qui fonctionnait de façon autonome, mais je trouvais que l'articulation entre le texte et l'image donnait une atmosphère réellement forte et étrange. Ça m'a donné envie de faire une autre version qui serait une nouvelle articulation d'une version anglais/français du texte avec des images fixes disposées ensemble sur une page. Une bande dessinée en fait. Nous y étions enfin revenus…

Quelle a été l'influence du spectacle ?

Au départ j'avais été marqué par la lecture du livre de SF Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. J'étais très intéressé par la transformation de l'espace mental du personnage. Cette transformation était et le sujet du livre mais aussi le dispositif qui contenait le récit. Son origine et sa destruction.

Nous voulions vraiment que le spectacle soit généré par la transformation d'un espace mental. L'animation et la danse était les acteurs de cette plongée dans le mental.

Au final, je pense que rien ne subsiste ou presque de la lecture de ce livre. Il a par contre été pour nous un formidable catalyseur.

Comment votre technique et votre rapport au dessin ont-ils évolué depuis Gloria Lopez ?

Avec Gloria Lopez, j'ai découvert le monotype. Le livre est le témoin de cet apprentissage… car les premiers dessins sont les premiers monotypes que j'ai faits.

Avec Brutalis je me suis liberé de l'impression… Ce n'est plus vraiment du monotype (le monotype est une impression en exemplaire unique d'un dessin fait sur plexiglas.) Ici je dessinais sur des rhodoids et je n'imprimais plus... C'est ça qui m'a amené à tenter l'animation, en travaillant également sur rhodoids mais en fixant un appareil photo au-dessus de mon dessin et en photographiant différentes étapes, moments de construction ou de destruction de ce même dessin… A la fin du processus de travail je n'avais pas de dessins, pas d'originaux car il ne restait plus rien sur le rhodoid mais une série de fichiers qui se succédant, magiquement devenaient film et mouvement.

Aujourd'hui je travaille sur bien d'autres techniques également (peinture à l'huile en couleurs, crayon aquarelle et graphite avec grattage, collage etc)… En fait je n'imagine pas vraiment utiliser la même technique pour différents projets. Chaque projet est une envie d'un univers. D'un dispositif et d'une structure particulière. J'aime que tout soit nouveau et donc qu'une technique nouvelle puisse être trouvée pour répondre aux enjeux narratifs.

A la rentrée paraîtra un nouveau livre Les Images volées, issu d'un projet né dans la revue Frigobox et que vous portez depuis presque dix ans. Que représente pour vous ce projet ?

Bien plus que 10 ans. C'est un projet dont j'ai dessiné les premières planches alors que je sortais de St-Luc, soit en 91.

Après c'est un projet sur lequel j'ai travaillé de manière épisodique. En même temps que je dessinais Gloria Lopez d'ailleurs, puis Brutalis et Holeulone. J'y revenais comme si j'avais besoin de retrouver ces personnages qui étaient comme des doubles que j'aimais à éprouver.

Les Images volées c'est un peu un récit miroir. Un récit dans lequel je pouvais inoculer mes doutes et frayeurs par rapport au quotidien et au conformisme de nos vies citadines...

Mylène Lauzon est à nouveau l'auteur des textes. Qu'a t-elle apporté à ce projet ? Quelle différence avec la collaboration sur Heureux, Alright ! ?

J'ai conçu ce récit avec du texte au départ. D'ailleurs les fragments parus dans Frigobox sont affligés de bulles de dialogue. Plus le récit avançait plus j'étais embêté par ce texte. Il ne me convenait plus du tout. Un jour, ç'en était trop et j'ai arraché toutes les bulles. J'ai relu le récit sans le son... et c'était pour moi beaucoup mieux, beaucoup plus étrange et sourd. Seulement ce n'était plus suffisement lisible. Ça n'avait plus le sens qu'il fallait. C'était tellement ouvert que ça en devenait insipide.

Il fallait mettre du texte. J'ai eu cette envie de confier la voix, le texte a quelq'un d'autre. Que ce texte ne sortirait pas des images mais irait avec l'image. Plus comme un commentaire que comme la voix des personnages.
J'ai évidemment pensé à Mylène, car depuis un moment nous avions commencé à construire une réelle complicité artistique.
Donc Mylène a écrit ce texte qui vient se coller aux images, en altère et dévie le sens.

Il y a dans ce livre un trés curieux rapport de texte et d'image. C'est sans doute ce dont je suis le plus heureux dans ce projet.

Ces coopérations ont-elles modifié votre approche de la narration ?

Certainement.
Travailler avec des artistes d'autres disciplines (danse, poésie) permet de revenir à l'image en ayant emprunté des chemins imprévus.
Y revenir avec d'autres envies et d'autres acquis et objectifs.

Il est clair que sans ces passages par la danse et la poésie, jamais je n'aurais fait des livres comme Heureux, Alright ! ou Les images volées.

Par ailleurs, actuellement je travaille avec un artiste trisomique sur une relecture de deux films avec Jean-Claude Vandamme (Full contact et Cyborg) et cette collaboration aussi étrange, déstabilisante au départ, m'amène à complètement transformer ma pratique.

Ces écarts, en tout cas, m'excitent bien plus que les habituelles et laborieuses collaborations de bande dessinée, type scénariste / dessinateur.

Quelle est maintenant la place du livre dans votre travail ?

En plein centre. C'est là que ça se passe au final… Pendant un moment je m'écarte, je suis ailleurs sans savoir vraiment où…
Mais je sais qu'au final c'est là que je reviendrai…

Avez-vous d'autres projets communs ? Est-il important pour vous de mener également des projets en solitaire ?

On a des projets avec Mylène… Rien de concret encore. Des envies de films ou de show. Ça se fera mais de là à dire quand...

Sinon, je continue aussi a travailler en solitaire.

J'ai un projet commencé il ya quelques années qui tourne autour de la figure de l'ogre (mangeur, tueur d'enfants, etc)… J'y reviens quand je peux et ça deviendra ma priorité une fois Les Images volées publié…

Entretien avec Mylène Lauzon