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La Putain P jette le gant

Anke Feuchtenberger & Katrin de Vries

112 pages — 21,5 × 26,5 cm
bichromie, couverture cartonnée
collection Amphigouri

ISBN 9782350650425
22 €

Anke Feuchtenberger, sur La Putain P jette le gant

Par Lison D'Andréa — septembre 2011

Comment et pourquoi est née l’idée de ce livre ?
 
Le texte a été écrit il y a déjà longtemps par l’auteur Katrin de Vries sous forme de prose. Je ne pense pas qu’elle imaginait en faire une Bande Dessinée.
Je l’ai rencontrée en 1993 et j’ai beaucoup aimé son personnage de la Putain P, parce qu’elle permet de façon très abstraite la possibilité de voyager autour de sujetscomme la force et la vulnérabilité des femmes, leurs secrets, etc.
J’ai commencé immédiatement à dessiner la première petite histoire, qui a été publiée en français par L’Association. Le livre en contient trois. J’ai aimé travailler sur le texte de Katrin, parce que c’était totalement différent de ma façon de travailler jusqu’alors. Je pouvais davantage me connecter à une histoire existante et j’ai pu sortir de l’impasse dans laquelle je me trouvais à ce moment-là. Mais de par mon dessin, j’ai participé à la création de l’histoire, dans la mesure où dessiner modifiait le récit.
Après ce premier volume j’ai encouragé Katrin à écrire d’autres petites histoires de la Putain P.
Nous avons continué avec le second volume, qui contenait trois autres petites histoires, qui ont été publiées en français par le FRMK sous le titre de La Putain P fait sa ronde. Mais il restait encore deux petites histoires écrites que je voulais dessiner et nous avons décidé de faire un dernier volume de trois histoires.
J’ai voulu achever la Putain P parce que le personnage avait changé dans le temps tout comme nous nous avions changé (à tous les niveaux, il s’était écoulé 12 ans depuis
le commencement) et je ne me sentais désormais plus vraiment proche du personnage fragile de la Putain P.
Durant tout ce temps j’avais dessiné d’autres histoires, fait d’autres livres et mon style de dessin avait beaucoup évolué. J’ai commencé à dessiner sur de plus grands formats et à travailler davantage sur mes propres projets.
 
Quel en est son centre ? Son sens ou objectif ?

Le centre est une femme, portant le nom énigmatique de Putain P, qui est quasiment une «innocente» page blanche (c’est pourquoi sa représentation peut changer à chaque nouvelle histoire). Elle n’est presque pas un «personnage», dans le sens psychologique du terme. Elle est à la recherche de son désir, de sa destinée, de ce que la société attend d’elle. Elle se déplace, elle est active, en «quête» de ce que pourrait signifier «être une femme adulte» face à un homme. Son nom englobe la complexité de l’être féminin, son corps, son désir, etc. Mon plaisir a d’ailleurs été, particulièrement, de jouer avec l’ambiguïté de beaucoup de mots et d’expressions de la langue allemande : Mach mir repaire Hof !, der Handschuh, der Leuchtturm, der Boule (Balle), Kohle usw.

Dans cette troisième et dernière partie de la Putain P, la Putain devient mère. Cela était-il relié à votre vie personnelle ou était-ce juste une façon de finir l’histoire, de boucler la boucle ?
 
Mon enfant était déjà grand quand j’ai dessiné cette histoire. Et dans le texte de Katrine, il n’y a aucun bébé. Mais c’était important pour moi, que la Putain P doive chercher l’homme qui lui ferait la cour, après qu’elle ait eu un enfant, ce qui signifiait : une réelle et pure expérience sexuelle, exigée par et pour elle-même.
Et l’histoire commence : elle arrive dans une ville, après une guerre. Ce qui signifie qu’il y a déjà une histoire difficile qui précède celle-ci, mais avec ce que nous voyons, nous ne pouvons savoir laquelle (la guerre, le bébé...)
La deuxième histoire n’est pas la suite linéaire de la première. Ainsi, il est important pour moi qu’on puisse voir dans un dessin qu’elle porte une perruque. Cela signifie qu’elle n’est plus jeune et inexpérimentée désormais, que peut-être quelque chose d’horrible lui est arrivé pendant la guerre et qu’elle a le droit d’exiger que quelqu’un lui fasse du bien.
Cette histoire pour moi est rattachée aux choses que m’a racontées ma grand-mère sur la guerre.
 
Comment avez-vous travaillé avec Katrin de Vries ?
 
Elle a écrit les histoires dans les années 90. J’avais un manuscrit avec tous les textes et je pouvais choisir. Quand j’étais prête à recevoir des critiques, je lui montrais mon travail et nous faisions des corrections. En général, je ne changeais jamais ses mots, mais avec le dessin, je changeais les endroits, les personnages et d’une façon ou d’une autre la signification aussi. Dans le texte de Katrin il n’y a aucun enfant, il n’y a aucune guerre, seulement une maison et une cour perdues dans le paysage. Dans mes dessins, il y a une ville après la guerre, dans l’histoire de Katrin, il n’y a aucun singe, aucun ordinateur de contrôle, aucun patinage, aucune chaise roulante.
 
Avez-vous parlé de l’histoire ensemble ou chacune s’est-elle cantonnée à sa partie du travail ?
 
Elle a vu mon travail une fois que j’étais prête. Mais nous nous sommes vues et avons énormément parlé. Nous avons toutes deux un très grand respect pour le travail de l’autre.
 
Pourquoi avoir choisi de situer le premier récit dans un phare, sur une île ? Quel en est le symbolisme ?
 
Dans le texte de Katrin, il n’y a ni île ni phare, mais elle parle d’une grande maison moderne. Le sujet de l’histoire est le pouvoir de l’homme. Dans mon idée - je pourrais exprimer la chose ainsi - j’ai choisi un bâtiment représentant le contrôle, la puissance et le mâle. C’est ça le phare, pour moi. Je ne voulais pas dessiner un endroit romantique, comme un château Hollywoodien ou une île tropicale.
 
Y a-t-il des parties autobiographiques dans le livre ?
 
Le fait que la Putain P ne sorte pas de l’histoire de la façon dont elle y est entrée, qu’à la fin elle ne puisse plus utiliser « les voies » conventionnelles et « officielles » (comme le pont en bois au-dessus de l’eau), qu’elle doive rester à moitié dans l’eau et à moitié au dehors, ceci vient de mon expérience.
 
Est-ce une sorte de manifeste ?

Non.
 
Où vous placez-vous par rapport au féminisme ? À la politique et dans l’Art ?
 
Je pense que chaque choix que l’on fait est politique. Même si vous ne dessinez que des fleurs. Je m’intéresse aux possibilités du corps, à l’animal en sommeil à l’intérieur du corps, et à la façon dont nous agissons consciemment avec lui. Immédiatement vient alors la question du sexe et du genre, ainsi que la raison pour laquelle nous sommes sur terre. Le fragile et mortel corps qui transporte notre esprit/animous/intellect et ce que nous faisons alors de cela.
À quel point notre esprit dépend-il de notre corps ? Combien sommes-nous connectés à notre animalité ? Je suis une femme, et à coup sûr je dessine à partir d’un autre point de vue qu’un homme. Demanderiez-vous à un homme s’il est machiste, alors qu’il dessine de son propre point de vue ?
Il y a vingt ans j’étais engagée dans des mouvements féministes. Aujourd’hui cela me semble trop « artificiel » et « tape-à-l’oeil », parce que les mouvements politiques veulent avoir un contrôle absolu, notamment lorsque vous travaillez pour eux en tant qu’artiste. Même les femmes.
C’est pourquoi je suis devenue totalement indépendante à ce niveau. L’Art ne peut pas être politiquement correct. Je pense que cela tuerait le caractère sauvage de la création.
Chaque déclaration politique devient un dogme après quelque temps (vous savez que j’ai grandi en RDA, dans la partie socialiste de l’Allemagne ?) et à partir de là, vous ne pouvez plus évoluer. Ce n’est pas bon pour l’Art.
 
Le livre est assez pessimiste à propos des relations entre la Putain P et les hommes. Pourquoi ? Est-ce que c’est une malédiction, son destin ? Le destin des hommes et des femmes de nos jours ?

Je ne pense pas être pessimiste. Il y a la volonté de se confronter à l’Autre. La vie est un processus de friction, dans lequel les corps s’abrasent, mais les esprits grandissent... Sans difficulté, il n’y a pas de croissance. J’essaye de regarder les choses à la façon d’un rêve. un rêve non romantique. Même si je dois avouer que je suis romantique - dans la mouvance d’E.t.A. Hoffmann...
Voici ma dialectique : les femmes et les hommes sont très différents, avec tout le chevauchement des entre-deux... Transsexuel…. Homosexuel... Mais chacun recherche/désire chez l’Autre ses différences. Chaque existence réalise cela d’une façon ou d’une autre. Chacun d’entre nous recherche aussi une fin heureuse, mais après, cela doit-il signifier que les choses se figent ?
Je dessine parce que je veux comprendre, je cherche pendant que je dessine et après je comprends mieux. Le dessin en lui-même m’apprend, parce qu’il émerge des parties les plus inconscientes de moi, je dirais même : les meilleures parties de moi.
J’ai un plan quand je commence à dessiner, mais ensuite je dois le changer. Ce qui est souvent un travail dur, d’une façon ou d’une autre destructeur, mais pas vraiment pessimiste. Je cherche la « Matière » de la vie, qui n’est ni négative, ni positive.
 
Quelles sont les limites de ce livre ?
 
95 pages... Je ne sais pas. Demandons à quelqu’un d’autre.
 
Qu’avez-vous à en dire ?
 
Que cela remonte à longtemps maintenant, je l’ai fait mais j’ai réalisé 4 autres livres depuis. Je l’aime toujours, mais je travaille sur d’autres sujets maintenant.
 
Que pensez-vous que les gens en diront ?
 
Nous verrons.
 
Si votre travail était un fruit ?
 
Une mûre.
 
Si votre travail était une fleur ?
 
Un saule.
 
Si votre travail était une maladie ?
 
Le somnambulisme.
 
Où en êtes-vous maintenant par rapport à votre travail ?
 
Je travaille sur une plus longue histoire que j’écris et dessine en parallèle. En même temps, je dessine des grands formats, en opposition à mon travail narratif. Et j’enseigne !
 
Où en sommes-nous maintenant, dans la Bande Dessinée et l’Art en général ?
 
Je me situe entre l’Art et la Bande Dessinée. Parfois davantage sur la scène de l’Art, parfois davantage sur celle de la Bande Dessinée. Je n’aime pas cloisonner : je viens d’ailleurs juste d’achever un livre pour enfants.