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Nos terres sombres

Paz Boïra & Rémy Pierlot

28 pages — 24 × 32 cm
N&B + pantone, jaquette —
collection Knock Outsider!

ISBN 978-2-930204-65-9
14 €

Paz Boïra, sur Nos terres sombres

Entretien réalisé à Vielsalm, au CEC La Hesse en aout 2009, au cours de la résidence qui a donné lieu à réalisation de l’ouvrage Nos terres sombres, par Alexandre Balcaen et Carmela Chergui pour le compte de la revue Neuvième Art.

∞ Comment ça s’est passé avec Rémy ?

Bien, je pense que ça ne passe pas par le langage bien sûr. Moi la rencontre avec Rémy ça a été assez rapide. Je l’ai vu et tout de suite je me suis dit : c’est lui.
Il vient d’une famille assez aisée, il a reçu une éducation très traditionnelle, très poli, très bien élevé. Ça me va. J’aime sa présence.

∞ Vous avez parlé du récit que vous alliez mener à deux, de sa manière de travailler, la tienne...

Non, il n’y a de toute façon pas vraiment moyen de parler avec lui parce qu’il n’a pas beaucoup de mémoire, il réfléchit longtemps au mot suivant. Je préférais le guider, décider moi de l’emplacement des choses, la narration c’est ma partie. Graphiquement nous nous apportons beaucoup.

∞ Vous êtes-vous rapprochés aussi parce que vous aimez travailler autour des mêmes thèmes ?

J’étais confiante, du fait qu’il avait travaillé avec Vincent Fortemps sur un récit qui se passe dans la nature. Ça me convient parfaitement parce que c’est ma préoccupation artistique principale en ce moment… Je savais qu’il se baladait, qu’il aimait beaucoup prendre des photos de la nature. Les animaux non, parce qu’il dit qu’il n’en a jamais vu, mais les arbres, tout ça...
C’était surtout ça. Sa présence et son envie de nature. Et puis ses monotypes aussi. Parce que quand j’ai vu ses monotypes, j’étais vraiment fascinée, je voulais apprendre ça de lui, sa façon de travailler, j’avais jamais fait ça avant.
Comme ça se passe dans la nature, c’est très brouillon, organiquement chaotique, ça se prête bien au récit en tout cas. J’aime bien ses noirs à Rémy, il fait vraiment des masses, des traits, qui sont très graphiques, très forts.

∞ Comment perçoit-il votre travail ?

Très difficile à dire… C’est surtout le fait d’être à deux, c’est sur le plan humain que ça se passe, c’est une chaleur, c’est un silence ensemble. On travaille comme ça dans le calme, à s’échanger des images, à faire une image ensemble. Je peux pas parler à sa place, savoir vraiment ce qu’il ressent. Je pense que ce n’est pas indispensable pour lui mais peut-être qu’en disant ça je m’avance déjà trop. Je pense que ça le structure aussi. Il semble surpris par les propositions que je lui fais au niveau du récit. Ça l’amuse de mélanger… Je lui ai parlé tout à l’heure du
rapport entre l’ours et l’homme qui vont à un moment donné se confondre, on ne sait plus vraiment qui est qui et il y a une espèce d’altération, de dépossession des rôles. Je lui ai parlé du fait qu’on peut être fasciné par l’animal parce qu’à la fois il nous est familier et très distant. Il a réagi à ce que je disais sur l’envie de posséder l’autre, de se fondre dans son monde comme ça.

∞ Quelle a été sa réaction à l’issue de ses travaux dans le collectif «Match de Catch à Vielsalm» ?

«Oh vous savez, c’est bien…», «Je suis content», « C’est une bonne chose...» Je pense que c’est plutôt nous qui recevons des choses d’eux... Dans le cas de Rémy, il n’a pas besoin de moi, que je sois là ou pas, ça change pas grand chose pour lui…

∞ Le fait que votre récit se passe autour d’un souterrain retranscrit-il le silence dans lequel vous travaillez ?

Evidemment, ça va avec nos deux personnalités de ne pas mettre de mots, parce qu’on est tous les deux des gens qui ne parlons pas beaucoup. Le souterrain c’est quelque chose qui m’obsède en ce moment. Les niches, les apparitions.

De la même façon que j’amène mon trait, mon dessin, j’amène aussi les sujets qui me tiennent à coeur. Je l’ai laissé faire les animaux parce que je trouve que dans sa façon de les dessiner il y a quelque chose de beaucoup plus proche de ce qu’est l’animalité. Quelque chose d’assez impalpable, informe surtout je pense. Ses animaux ont une présence bien plus vivante que les miens. Ou du moins le mélange, quand moi je fais des animaux sur les siens ou à côté, ça met bien en évidence les deux perceptions… Le rationnel et l’irrationnel, le conscient et l’inconscient…

On est toujours sous contrôle. Quelqu’un qui n’est pas handicapé mental a toujours un pouvoir de décision, un contrôle sur ce qu’il fait alors que lui pas vraiment. 

∞ Cette collaboration vous pose-t-elle problème ?

Je m’en pose toujours et c’est pas grave de se poser la question in eternum de la légitimité de ce genre d’échange parce que ce doute peut amener à des questionnements qui sont nécessaires. Quand je parle de légitimité, je parle de territoire parce que je pense que tant qu’on a pas la conviction que c’est quelque chose de nécessaire et utile pour les deux à parts égales ça reste toujours une question à régler. C’est plus pour nous, artistes non handicapés que ça devient important parce qu’on apprend à regarder autrement, on apprend à encadrer autrement, on apprend a se rapporter au travail autrement. Ils ont un détachement incroyable par rapport au dessin, à ce qu’ils font. Ça fait du bien d’être avec eux. Ils sont bien plus libres que nous, plus détachés des conventions. Ça restera toujours un travail douloureux, difficile pour moi… J’ai toujours un rapport morbide à mon travail. Je danserai jamais sur un pied en travaillant et surtout dans un contexte comme ça. Parce qu’en plus de mes angoisses se rajoutent les angoisses de l’autre. Mais en tout cas, ça tombe à pic parce qu’un de mes sujets central c’est quand même la gestion de l’autre avec un grand A. C’est comment se rapporter à l’autre. Qui est l’autre aussi et quelle forme peut avoir l’autre, que ça soit l’animal, le sacré, le compagnon, l’ami ou l’ennemi. Et puis l’autre en soi. Je pense que ces êtres incarnent pas mal de choses que nous avons nous mais que nous avons refoulé, qu’on ne se permet pas de montrer.
Je pense que c’est des gens qui sont beaucoup plus proches de l’inconscient que nous. C’est à la fois une confrontation parce qu’ils te rappellent aussi tout ce que tu n’es pas. Et toute la maladresse qu’on a vis-à-vis d’eux parce qu’ils sont pas là pour répondre aux choses qu’on connaît.