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Les jumeaux

Jung-Hyoun Lee

52 pages — 26,5 × 21 cm
impression bichromie, couverture
cartonnée — collection Amphigouri

ISBN 9782930204666
19 €

Jung-Hyoun Lee, sur Les Jumeaux

Par Lorane Marois, avril 2012

∞ En lisant votre histoire, on a l’impression qu’il pourrait s’agir d’un rêve, ou d’un cauchemar. Il y a une force onirique très particulière dans votre dessin : vous êtes-vous inspirée de vos rêves ? Comment avez-vous imaginé cette histoire ?

Oui, je suis beaucoup inspirée de mes rêves. Pour comprendre comment j’ai imaginé cette histoire, il est nécessaire de raconter un rêve que j’ai fait quand j’avais cinq ans. 

Dans ce rêve, je suis allongée sur l’herbe .Une forêt m’entoure circulairement. Bien que je n’aie pas le pu voir, je sais qu’il y a un étang rond profond juste derrière moi. Parce que mon regard peut bouger librement sans rapport avec mon corps, je peux observer toutes les scènes comme si j’étais une autre personne. Dans l’étang, il y a trois ou quatre poissons blancs de la taille d’un homme adulte. Les rayons du soleil se réverbèrent sur eux. Ce sont des poissons blancs d’une éclatante beauté. Ils nagent en faisant jaillir des embruns et j’ai l’impression que l’eau de l’étang peut déborder. Les poissons commencent à nager de plus en plus vite, ils se sont approchés de moi et leurs corps ont heurté le bord de l’étang comme s’ils voulaient toucher mon dos. A ce moment-là, j’ éprouve un sentiment de peur et d’attirance en même temps. Je ne peux pas écouter leur voix mais il me semble qu’ils me disent ‘’Viens avec nous…’’. Alors, je regarde l’intérieur de l’étang. L’eau y est très claire mais si profonde que je ne peux voir que les ténèbres. Soudain la peur m’envahi et je me réveille par crainte d’être tombée  dans l’eau.

Imaginons une enfant qui a conservé précieusement ce rêve dans son esprit. Très sensible aux détails, aux petites choses, elle aime jouer seule et se perdre dans ses rêveries. Elle est maintenant également attirée par un autre élément, un arbre. Elle l’associe à une image féminine et pense que cette image peut former un couple avec l’image masculine du poisson. Mais pour cette enfant, ce couple ne représente pas deux personnes qui s’aiment ou qui sont mariées. Il s’agit de jumeaux séparés qui ne se retrouvent jamais. Très vite, dans son imaginaire, les jumeaux sont devenus des êtres dotés de pouvoirs divins. Elle y attache autant d’importance que celle qu’elle attachait à l’arbre et au poisson. Pourtant ces deux êtres sont loin d’être parfaits : le jumeau s’abandonne souvent sans conscience alors que la jumelle peut exploser dans des rages si effrayantes que personne n’ose s’approcher d’elle. Malgré cela, l’enfant leur a donné le statut d’êtres divins en se disant qu’ils sont parfaits même si ce n’est pas le cas. En dehors de son monde, les choses tournent souvent mal, et de nombreux nuages noirs s’accumulent au-dessus de sa famille. Elle pleure souvent seule dans sa chambre. Un jour, étourdie à force de pleurer, elle se met à rêver avec conscience. Dans ce rêve, elle est condamnée à mort. Les bourreaux la font tomber dans un puits profond. Tout en se noyant, elle voit les bourreaux refermer l’entrée du puits avec un couvercle. A ce moment-là, une balançoire accrochée au couvercle arrive. La fillette sort de l’eau et monte sur la balançoire. Elle n’est pas morte noyée mais elle va mourir de faim. Personne ne rouvrira le couvercle avant qu’elle ne soit morte. Les poissons apparaissent. Mais à quoi cela lui sert-il ? La main tendue qui pourrait la sauver ne peut venir que de là-haut. Cependant, elle est irrésistiblement attirée par eux et elle les suit même si elle pense que cela la conduit vers la mort. En nageant de plus en plus profondément, il lui semble qu’un monde de lumière s’ouvre devant ses yeux. La fillette est contente de ce rêve, car bien que la condamnée n’échappe pas à la mort, il lui semble que son esprit lui survivra et qu’elle échappera ainsi à la souffrance éternelle. La fillette écoute aussi des musiques fortes. Grâce à elles, elle s’extrait des bruits de la maison mais l’anxiété trouve toujours un espace pour la tourmenter et prendre possession de sa tête ou de son ventre. Il lui faut alors plonger plus à l’intérieur d’elle-même et dessiner. Alors qu’elle souhaite toujours dessiner un homme ou une femme en colère ou à l’âme en peine comme elle, elle finit toujours, et elle ne sait pour quelle raison, par dessiner un homme ou une femme tranquille qui la regarde fixement sans émotion. Elle s’aperçoit alors qu’ils sont jumeaux. Elle regarde son dessin pendant un certain temps puis elle fait ses devoirs ou préparait ses leçons.

Bien sûr, cette enfant, c’est moi quand j’étais petite. En 1996, à l’université alors que j’étudiais le design et le multimédia, j’ai commencé à m’inspirer de mes rêves pour écrire mes premières histoires. Alors que dans mon enfance, les jumeaux étaient toujours des adultes, j’ai à cette époque dessiné des jumeaux enfants. Je pensais alors que cette apparence était beaucoup plus efficace pour montrer leurs pouvoirs divins. Ce n’est que peu à peu que j’ai vraiment décidé de leur conférer de vrais pouvoirs afin de leur permettre – tel Dieu – de créer un monde. 

∞ Votre dessin m’a parfois fait penser au surréalisme. Quelles sont vos sources d’inspirations graphiques ?

Oui, je pense que j’ai été influencée par le surréalisme. Certainement dans la mise en scène. J’ai essayé de prendre des objets familiers ou des environnements que l’on croit connaître afin de leur donner un nouveau sens. Mais dans mon cas, une scène n’est jamais isolée car elle s’intègre dans une histoire. Donc je ne pouvais pas me contenter de mettre l’accent sur la seule imagination visuelle mais relier l’ensemble à une histoire. Parmi les artistes et les œuvres qui m’ont influencés, il me faut citer Francis Bacon, le Bauhaus, la pièce de théâtre Equus de Peter Chaffer (Shilhum Geukjang, 1990), le film Santa sangre de Alejandro Jodorowsky, les musiques de Faust (Kroutrock) et sur un tout autre plan Apple computer et OS….

∞ Au début de l’histoire, les jumeaux déambulent dans une maison remplie des cadavres d’une famille. Pourquoi avoir choisi de les présenter à travers leur pouvoir de mort plutôt que de vie ?

Dans le livre Les Jumeaux se trouvent quatre pièces courtes. En 2003, Sai comics m’a demandé une pièce courte qui serait contenue dans son magazine. Le thème du numéro était la guerre parce que cette année-là, les armées anglo-américaines envahissaient l’Irak. Mais je n’avais rien à dire sur cette guerre. Mais j’avais quelques expériences d’enfance liées à la guerre. J’étais alors élève à l’école primaire. C’était un jour férié, ma famille était en train de préparer à déjeuner. Soudain une sirène d’alerte a sonné. Mon père a immédiatement saisi la situation et il nous a demandé d’entrer dans le sous-sol. Mes sœurs, mon petit frère et moi-même avons alors suivi ma mère. Elle avait un visage sombre. J’ai vu que mon père restait à la cuisine pour surveiller le faitout sur le feu. Je me souviens que nous devions manger du poulet. La seconde fois, j’étais élève au collège. J’étais avec une sœur à la maison. J’écoutais une émission à la radio dans ma chambre. La musique s’est arrêtée brusquement et a fait place au silence. Puis, on a entendu une sirène d’alerte et la voix d’un homme qui disait : ‘’L’alerte aérienne a été déclarée !’’. J’ai d’abord voulu croire que c’était un exercice d’entraînement de la défense civile. Le disque-jockey de l’émission m’a réveillé en confirmant que la situation était bien réelle. Je suis sortie de ma chambre et j’ai dit à ma sœur que la guerre avait éclaté. J’avais terriblement peur mais il me fallait agir. J’ai commencé par ramasser tous les médicaments qu’il y avait à la maison. Abandonner tout, je ne pensais qu’à cela à ce moment-là. On a appris ensuite qu’il n’y avait pas la guerre mais que deux pilotes de chasse de Corée du Nord étaient arrivés en Corée du Sud pour demander l’asile politique. Que ce serait-il passé si cela avait été une vraie attaque ? En avion de chasse, il suffit de cinq minutes pour arriver à Seoul. Nous n’aurions pas eu le temps suffisant pour nous réfugier.

Je sais que la vie continue même sur un champ de bataille. Mais à travers ces deux expériences, la guerre n’évoque pour moi que la peur de la mort, le sentiment d’impuissance et le néant. Je voulais traduire ces sentiments dans les pages réalisées pour Sai comics mais à travers un univers qui m’était familier : je me suis donc naturellement tourné vers le monde des jumeaux. Pour eux, cela ne signifiait rien. Il m’a semblé alors que la maison d’une famille exterminée pouvait devenir le théâtre de la première présentation des jumeaux. La famille et la maison ont une place centrale dans l’histoire humaine, beaucoup de choses s’y rattachent comme la conscience de soi, le sens du devoir ou le désir. Il me semblait logique au moment où les illusions s’arrêtent de faire apparaitre les jumeaux. 

∞ Les jumeaux ont une symbolique très particulière : pourquoi avoir choisi de tels personnages ? Peut-on y voir une référence à un système de pensée envisageant le monde sous l’angle de la dualité, comme le « yin/yang », par exemple ?

Je pense que le yin/yang fait partie de la manière dont les Coréens perçoivent intuitivement le monde mais je ne le savais pas parce que j’étais trop petite. Quand le poisson a plongé dans l’eau, il me semblait normal de faire apparaître un arbre tout comme j’ai eu besoin d’une image féminine lorsque l’image masculine est apparue. Les choses se sont faites naturellement. 

Comme je l’ai dit précédemment, les jumeaux étaient loin d’être parfaits, il m’a fallu les accepter en tant qu’êtres divins. Une illustration dans un livre que j’ai acheté en Inde en 1997 a attiré mon attention. C’était un livre sur la déesse hindoue qui s’appelle Kâlî. Dans cette illustration, Kâlî se tient debout sur un homme qui a les yeux fermés. J’ai cherché des informations sur cette icône. L’homme qui se trouve sous les pieds de la déesse est le divin Shiva. Kâlî est l’une de ses épouses et aussi la shakti de Shiva. D’après de la pensée hindouiste, le monde est créé par Shiva qui est le dieu de la conscience pure et la shakti. Shiva symbolise le principe tranquille de la conscience et la shakti le principe actif de l’énergie créatrice. Shiva est l’être invariable qui est au-dessus du temps et la shakti est la forme conceptuelle qui permet à la conscience de se manifester, de se matérialiser dans le temps. Alors, Shiva et la shakti sont le principe de la création du monde et en même temps, la puissance créative qui agit dans l’humain. J’ai trouvé beaucoup d’inspiration dans cette mythologie et me suis aperçue qu’elle porte en elle la même idée que le yin/yang.

∞ Pourquoi avoir choisi de mettre en scène des jumeaux de sexe différent ? Pourquoi avoir choisi de montrer leur différence de sexe uniquement à la fin du récit ?

Il m’est difficile de répondre à cette question…  Il me semble qu’il était nécessaire de diviser les pièces en tenant compte du sexe des jumeaux parce que leur rôle est différent. 

Les deux pièces courtes II. Le jumeau (La sortie de la cuisine avec le corps.) et  III. La jumelle (La rencontre avec le poisson.) montrent des événements très simples. Le jumeau essaie de voir le corps de la jumelle adulte caché sous l’eau. La jumelle en déambulant alentour de la forêt trouve le jumeau adulte qui s’allonge au bord de l’étang et elle a envie de le glisser dans l’eau. Par contre, le jeune homme fait l’expérience d’événements plus compliqués. Quand il entre dans la maison des jumeaux, la forêt entourant la maison qu’il a vue à l’extérieur a disparu. Il voit par la fenêtre que la maison est au milieu de la mer. L’instant d’après, le jeune homme sort de la cuisine avec un corps puis il est retrouvé mort sur le dos d’un poisson. Entre ces deux pièces, il se passe des choses qui seront développées dans mon deuxième projet. Ce chapitre expliquera le rôle du corps de la jumelle adulte caché dans l’eau pendant la création du monde. Il  montre aussi pourquoi la jumelle a voulu faire mourir le jumeau adulte. En même temps, il apporte une réponse sur la scène où le jeune homme transporte le corps sans tête et explique comment la balançoire et le poisson agissent sur la mort et la renaissance du jeune homme. 

J’avais envie de montrer le dessin des jumeaux nus indépendamment de l’histoire du livre. La plupart des gens à qui j’ai montré mes pages pensaient que le sexe des jumeaux était féminin. Pour le révéler, j’ai pensé qu’une image était plus efficace que le texte. 

∞ Pourquoi avoir fait mourir le jumeau masculin ?

Il n’est pas mort, il dort seulement. Parce que sa conscience est en train de plonger vers l’abysse sous la forme du poisson. 

La jumelle voulait glisser le jumeau adulte dans l’étang profond mais elle ne l’a pas fait. Puis elle rentre à la maison et regarde un être sur la balançoire. Cet être est l’esprit d’un homme juste avant sa naissance dans le monde des humains. Si la jumelle tuait le jumeau adulte, il n’y aurait plus de naissance, ni mort, ni renaissance. Le monde finirait. 

∞ Le jeune homme bouleverse-t-il l’équilibre des jumeaux ? Pourquoi ? Comment ?

Je ne pense pas. Il a juste accompli le processus nécessaire dans le monde des jumeaux pour sa renaissance quand il était sur le point de mourir.

∞ La présence du jeune homme était-elle nécessaire afin que les jumeaux puissent, paradoxalement, se retrouver ?

Oui. C’est le jeune homme qui fait venir les jumeaux. En fait, je pense que le monde des jumeaux est un monde qu’on ne peut pas visualiser comme le yin/yang…  Je voulais l’imaginer à ma manière. Je voulais le réaliser avec mes symboles, comme un jeu. 

∞ Pourquoi le jeune homme est-il toujours seul dans la maison des jumeaux ? Pourquoi ne les rencontre-il pas directement ?

Dans le livre Les Jumeaux, on ne peut pas savoir si le jeune homme rencontre ou non les jumeaux. Mais il les a rencontrés. Le deuxième projet montrera leur rencontre en détail. 

∞ Peut-on dire que l’image de la balançoire symbolise le pouvoir des jumeaux, entre vie et mort ? Quel est le rôle de la balançoire dans l’histoire ? Pourquoi seul le jeune homme y a-t-il accès ?

Afin de naître dans le monde humain, l’être en gestation que je nomme l’esprit doit passer l’étape de ‘’l’épreuve ou la bénédiction sur la balançoire’’. Afin de s’incarner en hommes, les esprits doivent passer l’épreuve de la bénédiction. Pour cela, une balançoire tombe du ciel et s’arrête juste avant la surface de la mer. Elle représente la seule chose sur laquelle un esprit peut s’appuyer. La déesse de la mer, qui est une incarnation de la jumelle, apparaît alors à l’esprit. Elle lui dévoile le corps qu’il portera et le destin qu’il aura s’il naît dans le monde des humains. S’il accepte ces conditions, l’esprit deviendra homme.

La balançoire est le lieu du choix, qui se trouve à la frontière avant et après de la naissance. Le jeune homme est venu décider de sa renaissance ou non. Par conséquence, c’est le seul jeune homme qui accède à la balançoire dans le livre «Les Jumeaux».

∞ La figure du poisson revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Quelle symbolique représente-t-il ? Est-il nécessaire à la renaissance physique et spirituelle du jeune homme ? A celle des jumeaux ?

Dans le monde des jumeaux, tous les humains ont leur propre poisson. Après que l’esprit accepte son destin, son poisson commence à plonger sous l’eau. Et l’esprit devient un voyageur qui peut marcher sur la mer. Sa vie dans le monde de l’humain n’est pas visible dans l’espace où se trouvent la forêt, la mer et la maison des jumeaux.

Le poisson qui est l’incarnation du jumeau signifie la dureté de la vie et le rêve de l’homme. Il signifie aussi la conscience du jumeau qui descend vers l’abysse en perçant les ténèbres. Enfin, au moment où un homme touche à sa fin, son poisson émerge à la surface de l’eau. C’est pour ça que le jeune homme est retrouvé mort sur le dos d’un poisson.

∞ De façon plus générale, la thématique de l’eau parcourt le récit. Est-elle ici symbole de renaissance, de régénérescence, ou au contraire de mort ?

Pour l’esprit, l’eau signifie la mort qui est à la fois la source de la peur et l’obstacle parce qu’il s’appuie seulement sur une balançoire face à la mer immense. S’il accepte le destin que lui montre la déesse, il n’aura plus à craindre l’eau. Par contre, le compagnon de son destin, le poisson, plonge dans l’eau. Si l’esprit refuse son destin, le poisson ne peut pas le faire. Dans ce cas, l’eau reste l’eau de la mort. Si le poisson est en train de plonger, cette eau signifie l’eau de la vie. En même temps, on peut l’appeler l’eau de la lutte, parce que le poisson doit endurer la solitude, l’obscurité et la pression de l’eau augmentée graduellement. La profondeur de l’eau est fonction du poisson, mais aussi de l’homme. En fait, l’eau et le poisson sont les symboles différents d’un même concept. L’eau signifie la frontière et le théâtre de la naissance, la mort et la renaissance mais aussi la profondeur et la pesanteur de l’esprit d’un homme.

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