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164 pages — 28 × 21,5 cm
impression bichromie, couverture
cartonnée + jaquette —
collection Amphigouri

ISBN 9782930204680
22 €

Crépuscule civil

Dans une banlieue résidentielle non identifiée, un homme est mis dehors par sa femme. Elle reçoit ses amies à la maison pour une réunion Tupperware un peu… particulière. Durant toute une nuit, nous allons suivre les pérégrinations de cet homme, témoin passif et penaud d’une série d’événements violents et insensés.

 « Crépuscule Civil » de Steve Michiels pourrait avoir pour sous-titre : « précis de sociologie flamande à l’usage d’un lecteur curieux », tant il est vrai que son univers surréaliste déroute, intrigue et fascine à la fois. Ce qui frappe avant tout lors de la lecture, c’est la violence et l’omniprésence du sexe dans un milieu où on ne l’attend pas forcément, comme une façon de régler son compte avec une classe moyenne désoeuvrée, consumériste et perverse, qui se dissimule habilement derrière le vernis des convenances, derrière les murs de pavillons cossus.

Drôles, bêtes et méchants, ses lavis gris dessinent les contours d’une folie indubitablement
partagée, d’un égoïsme et d’une cupidité à l’image de nos sociétés matérialistes, tout en procédant à une fine mise en abyme du médium de la Bande Dessinée.
Grâce à un jeu de bascule, en filigranes tout au long du récit, entre réalité et fiction, Steve Michiels dessine une autre histoire, qui interroge le processus créatif en lui même. Une relation complexe et ambigüe s’établit entre lui et son personnage principal et donne au « Crépuscule Civil » les dimensions vertigineuses d’une pièce de Calderon ou mieux encore, les couleurs mystiques de la légende du Golem. À l’image de la créature du Maharal, le personnage de bande dessinée a le visage tourné vers le ciel, l’air idiot, et ses gestes semblent poussés par une volonté autre que la sienne. Comme un somnambule, il traverse la ville dans la nuit le regard fixé sur une étoile, sans voir la série de faits divers épouvantables qui se déroulent sous ses yeux, et se dirige vers le bar, les jambes guidées par les pinceaux de son maître, dont il lisait le livre au début et qu’il rejoint à la fin.

Les apparitions de l’auteur s’immergeant dans le livre qu’il écrit soulignent sa toute puissance démiurgique au coeur de l’univers qu’il a créé, et répondent au caractère abscon du déroulement des événements, à la violence gratuite qui se répand sur les pages.

Si les personnages de Steve devaient, abasourdis par les épreuves humaines qu’ils traversent, lever les bras au ciel, se mettre à genoux et demander « pourquoi ? », peut-être verrait on le ciel s’ouvrir et la photo de l’auteur intégrer le dessin, le temps d’une réponse explicative à tout ça. L’élaboration de cet univers narratif exalte la puissance du trait et du verbe, et démontre la puissance de l’auteur, comme s’il devait singer dieu en tentant de maîtriser les énergies et les pouvoirs complexes qui devaient donner le jour à Adam dans la Genèse. Elle n’est presque plus un but en soi mais une preuve silencieuse de l’accès à un niveau de conscience exceptionnel.
Les appendices humoristiques du récit prolongent l’expérience mystique de ce jeu entre les
« créatures » presque conscientes de leurs conditions et le créateur tout puissant.
On y lit le récit étrange du personnage sans nom, blessé de découvrir qu’il n’est qu’une création,
relatant ce qu’il trouve dans les carnets du créateur, ou encore une conversation entre les
femmes de la réunion tupperware, s’interrogeant sur le sens de leur vie. Véritables « coulisses » du Crépuscule Civil, ces pages supplémentaires finissent alors par donner au lecteur la possibilité de fouiller dans les notes de Steve, ses essais, ses questionnements et ses ratés pour se rendre compte lorsqu’il ferme le livre qu’en fait, le vrai protagoniste, c’est lui.

Du même auteur :
Cahier de vacances (pour la plage, la révolution, et les dîners mondains) — 2015