FRMK blog - Almanak FRMK - Adh�rer

96 pages — 14 x 20 cm —
quadrichromie — couverture cartonnée toilée, coins arrondis,
tranche colorée — collection Expérience Alice

ISBN 9782930204871
16 €

Alice sous la terre

Elle s’appelait Alice Liddell. Lui, Charles Lutwidge Dodgson. D’un après-midi de rêve elle voudra qu’il lui fasse un livre. Alice sous la terre est la version originelle d’Alice au pays des merveilles, soigneusement retranscrite en français, à la main, conformément à l’original. Où le lecteur ou la lectrice lira avec les yeux de l’enfant à laquelle ce carnet fut offert en 1864. Où il redeviendra petit ou elle redeviendra grande. Ou l’inverse.

Le 4 juillet 1862, à bord d’une barque descendant le fleuve Isis, Charles Lutwidge Dodgson, assistant de faculté au Church College d’Oxford, improvise pour les trois filles de son doyen le fantasque récit des aventures d’une petite fille tombée au centre de la terre. L’une d’elles, Alice, lui demande d’en faire en livre. En novembre 1864, il offre à la fillette en cadeau de Noël un carnet soigneusement manuscrit et illustré de sa main. Augmenté et désormais signé par un certain Lewis Carroll, c’est le texte qui va devenir en 1865 Alice au pays des Merveilles, l’ouvrage qui va révolutionner le livre pour enfant et donner naissance à une héroïne qui deviendra un véritable mythe. Et voilà maintenant 150 ans que les aventures de la petite Alice sont entrées dans l’histoire de l’art, de l’enfance, de la littérature. Quel meilleur cadeau pour cet anniversaire que l’édition manuscrite, en français, du carnet originel de Lewis Carroll ?

Dès 1865 en effet, le texte est typographié, et les images de John Tenniel, illustrateur alors réputé, remplacent celles de Lewis Carroll. 20 ans après, Lewis Carroll redemande à Alice Liddell, devenue Mrs Heargraves, le carnet original manuscrit. « Je pense qu’il doit y avoir un grand nombre de personnes qui aimeraient voir Alice sous sa forme originale », écrit-il. Cette édition ne rencontre cependant qu’une vague curiosité. Il est trop tôt. On oublie. Les images s’effacent au profit des multiples adaptations dessinées. Bien des années plus tard, en 2006, les éditions Frémok retrouvent le manuscrit originel et décident de rendre justice à cette « forme originale » délaissée, faisant ainsi redécouvrir tant sa modernité que sa sensibilité, sa bizarrerie et sa délicatesse. La valeur documentaire de cet ouvrage rendait nécessaire une édition bilingue, qui présente séparément la graphie originale de Carroll et la traduction française. Aujourd’hui, le Frémok propose (enfin !) aux lecteurs francophones, jeunes et moins jeunes, de se glisser dans la peau de la petite Alice Liddell et de découvrir cette œuvre unique avec les yeux de la première fois, embrassant d’un même regard les textes et dessins tracés d’une même plume. Calligraphié en  français par une des meilleures lettreuses actuelles, Alice sous la terre naît de la magie du mariage entre texte manuscrit et image dessinée.
Alors se révèle une étape majeure pour le livre de jeunesse mais aussi la bande dessinée. Alors se joue une œuvre intime et révolutionnaire. Le pays des merveilles comme au premier jour.

Amandine Boucher ou l’art du lettrage manuel
Née en 1981, Amandine Boucher a commencé à travailler dans le milieu de l’édition de bande dessinée en 2004, après avoir été formée aux métiers du livre à l’IUT de Saint-Cloud. Alors en stage aux éditions du Seuil jeunesse / bande dessinée, elle effectue presque par hasard son premier lettrage manuel, Ripple de Dave Cooper. Ce sera le premier d’une longue série et, alors que le lettrage informatique se généralise pour les traductions comme pour les créations, elle se spécialise dans le lettrage manuel. Elle travaillera ainsi tant pour les maisons d’édition phares de l’édition indépendante que pour de plus grosses structures. Parmi ses réalisations on compte notamment Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay aux éditions Delcourt, Aujourd’hui
n’existe pas
d’Annco chez Cornélius, Breakdowns d'Art Spiegelman et Asterios Polyp de David Mazzuchelli aux éditions Casterman, Un livre a-sensé d’Edward Lear aux éditions Rackham, Léviathan de Peter Blegvad et Billy the kid de Willem à L’Apocalypse, École de la misère d’Yvan Alagbé ou Le couple Mort et compagnie de Joakim Pirinen à L’Association.

À quoi bon un livre, pensait Alice, sans images ni dialogues ?
Les premiers mots des aventures d’Alice semblent une ode à la littérature illustrée pour la jeunesse, mais plus encore à la bande dessinée, qui en cette seconde moitié du 19e siècle n’en est encore qu’à ses balbutiements, fruit des progrès de l’illustration et de l’impression. L’importance du suisse Rodolphe Töpffer, considéré comme l’inventeur de la bande dessinée, et à coup sûr son premier théoricien, n’est plus à démontrer. Plus souterrain, le rôle des deux figures tutélaires du nonsense anglais, Edward Lear et Lewis Carroll, est à mettre en valeur, dans un champ qui n’est pas strictement celui de la bande dessinée mais celui des littératures graphiques.
Dès le milieu du 19e siècle, le succès international des œuvres de Rodolphe Töpffer va créer des émules dans le domaine du livre illustré, du dessin de presse et de la caricature alors en pleine expansion. Cette production est destinée non pas à un public enfantin, mais à un lectorat populaire adulte. Pour autant, tous n’auront pas perçu l’essentiel et la modernité des travaux du genevois.
Nombre de ces histoires en images mettent en œuvre non pas des dessins et des textes intimement liés, mais des gravures souvent raides et un texte typographié. C’est d’ailleurs le cas de l’Alice au pays des merveilles de Carroll et Tenniel.
Le manuscrit originel des aventures d’Alice vient bouleverser profondément ce tableau : l’emplacement des illustrations y est soigneusement pensé, dans un étroit rapport entre texte et images. Ce qui pourrait paraître un détail est en réalité une invention déterminante. Confronté au manuscrit, le dessinateur espagnol Max, auteur entre autres de Bardin le superréaliste, était persuadé d’être en présence d’un faux, à cause de la modernité de cette écriture, de ce lettrage, qui retrouve et améliore même celle de Rodolphe Töpffer.

L’enfance de l’Art
Aujourd’hui, les dessins de Carroll supplantent largement ceux de Tenniel, dont seules les illustrations d’Alice ont réellement assuré la postérité. Quand Lewis Carroll fait paraître en 1865 Alice’s adventures in Wonderland, il s’est assuré le concours de cet illustrateur de renom, collaborateur de la revue satirique Punch. Assurément, les gravures d’Alice au pays des merveilles puis De l’autre côté du miroir ont participé pleinement au succès des livres. Mais on le doit à l’inspiration de Carroll, elle-même nourrie des extravagances d’Edward Lear ou du français J.J. Grandville, qui transfigure le style pesant de Tenniel et, le tournant à son avantage, donne naissance à des illustrations qui préfigurent les collages surréalistes d’un Max Ernst.
La puissance graphique propre de l’univers de Carroll ne sera jamais démentie, comme en attestent les innombrables artistes qui vont s’atteler à l’illustrer, des grands noms de l’illustration du livre de jeunesse comme Arthur Rackham à des plasticiens contemporains comme Pat Andrea, en passant par Salvator Dali, pour ne citer qu’une poignée de noms d’une liste presque impossible à établir de manière exhaustive. Son influence littéraire n’est pas moins grande, notamment sur la poésie surréaliste ou les expérimentations de James Joyce, tout comme son impact sur le cinéma ou la bande dessinée.

Alice’s adventures in Anyland
Au début du 20e siècle, le nonsense anglais popularisé par Lear et Carroll est une source d’inspiration majeure de la bande dessinée américaine naissante. Influence de jeunesse de Charles Dodsgson, le nonsense d’Edward Lear inspire autant les Upside-Downs ou les Loony Lyrics de Gustave Verbeck que les Woozlebeast de John P. Benson.
Avec le strip américain Alice’s adventures in Funnyland, Alice intègre la grande famille des garnements espiègles de la bande dessinée, née avec ses contemporains Max et Moritz de Wilhelm Busch puis les fameux Pim Pam Poum (The Katzenjammer Kids) de Rudolph Dirks. Mais le plus beau des développements qu’Alice ait offert à la bande dessinée est dû à Windsor McCay. Dans Little Nemo in Slumberland, le héros qui se réveille, stimulé par un élément extérieur, reprend directement le motif final des aventures d’Alice : les cartes à jouer qui tombent sur elle se révèlent des feuilles mortes qui chutent de l’arbre sous lequel elle s’était endormie.
De sa capacité à passer d’un monde à un autre, Alice va faire d’autres démonstrations. Bien avant son long métrage de 1951, Walt Disney en fait en effet l’héroïne d’une série de petits films mêlant images animées et prises de vue réelles : Alice est une véritable jeune fille qui voyage dans l’univers fantastique de personnages animés (Cartoonland !) Plusieurs fillettes tiendront ainsi le rôle au long de la cinquantaine de films réalisés entre 1924 et 1927.
Mais l’influence d’Alice ne s’arrête pas aux origines de la bande dessinée, du dessin animé ou du cinéma. Si elle est toujours aussi vivace 150 ans après sa parution, c’est qu’elle s’abreuve au plus profond de nous et s’ancre dans la nature même de la littérature graphique.

Alice aux avant-gardes
Alice fait son entrée au Frémok dès les origines, puisque c’est en 2000 que les éditions Amok font paraître Alice embrasse la lune avant qu’elle s’endorme de l’artiste berlinois Atak. Cette œuvre de 1994 reflète un versant de l’œuvre de Carroll qui échappe au monde enfantin. Il yest question de sexe, de violence, de folie. On pourrait de prime abord juger qu’Atak détourne l’œuvre de Carroll.
Il n’en est rien. Le pays des merveilles n’est pas un univers de douceur : c’est le pays des questions, du doute, de l’incertitude, il relève de la tradition du monde à l’envers, popularisée par les estampes médiévales et également explorée par Atak (Un Monde à l’envers, Thierry Magnier,
2010). Un voyage sous terre est une descente aux enfers. Rêve et cauchemar sont alliés pour subvertir le réel. Ils s’enroulent autour d’un axe vital qui suit la plus grande des métamorphoses (grandir !) et la plus belle et troublante aventure humaine (aimer !).
Ainsi, quand il fait son irruption à la fin des années 70, Alex Barbier avec ses paysages hallucinés et ses personnages torturés est aussi un héritier de Carroll. C’est également à l’œuvre de Carroll, portée à la scène par Robert Wilson, qu’Anke Feuchtenberger et Katrin de Vries doivent leur personnage emblématique, la Putain P. Là encore c’est le caractère onirique, la dimension initiatique et sexuelle qui est à l’œuvre, comme dans les travaux de la finlandaise [Amanda Vähämäki=P54] ou de la suédoise Emelie Östergren pour ne prendre que deux exemples parmi la jeune génération de la bande dessinée de création.

À la lettre
Sur cette postérité, la première version d’Alice au pays des merveilles, Alice’s adventures under ground, jette une nouvelle lumière. L’absence de description des personnages ou la mention explicite des illustrations («Si vous ne savez pas ce qu’est un griffon, regardez l’image !») atteste que le texte est pensé en étroite dépendance avec les images. Le carnet original offert à la jeune Alice Liddel, illustré et entièrement calligraphié par l’auteur, brille en effet par la co-substancialité du texte et de l’image. Le même outil trace mots et dessins. La même main les réunit non dans une intention décorative, mais pour faire sens et sensation. Pas une des images du manuscrit n’est disposée au hasard. Elles s’intègrent dans le texte, à la ligne et parfois au mot près, sans compter le fameux conte en queue de souris (tail/tale) qui devance brillamment les calligrammes d’Apollinaire. Lorsque l’on découvre les illustrations de Carroll pour la séquence du Père Guillaume (ou Père-la-morale), il est impossible de ne pas penser aux dessins d’Edward Lear. Ce dernier avait en effet clairement perçu que ses dessins, tracés sur le vif pour amuser des enfants, devaient conserver toute leur vivacité et non être gravés d’une manière plus «soignée» (à l’inverse de ce que fera John Tenniel dans sa propre version de cette séquence). Le docteur Heinrich Hoffmann, inventeur du Struwwelpeter et devancier de Wilhelm Busch, avait lui aussi perçu cette nécessité. Mais dans tous les cas, pour des impératifs de lisibilité, le texte restait traité séparément, de manière «traditionnelle».
Nécessité fait loi : pour le livre unique qu’il destinait à Alice Liddel, forcé de travailler à la main, Lewis Carroll n’a pas sacrifié la lisibilité mais tenté de se rapprocher autant que possible du texte imprimé. Il n’en était pas à son coup d’essai. Dans sa jeunesse Carroll utilisait déjà cette «écriture imprimée manuscrite» quand il confectionnait des revues familiales, où en véritable rédacteur en chef, il faisait œuvrer ses frères et sœurs. Dans ces étonnants «fanzines», il pressentait déjà que, entre le texte et les images qui commencent à l’accompagner, l’habiter ou mener leur propre vie, un autre langage s’invente, capable d’interroger la représentation et le langage lui-même.

She went on growing and growing
Aiguillé donc par la nécessité de pouvoir amuser, interroger et être facilement lu par une enfant, Lewis Carroll formule et intègre les impératifs de la littérature de jeunesse.
Limité par sa technique de dessin mais guidé par sa sensibilité, il offre à son héroïne un visage bien plus vivant et émouvant que les icônes enfantines qu’ont créées ses successeurs. Dans la maison du lapin blanc, quand Alice boit un flacon qui ne l’a pas invitée à le faire, elle ne se contente pas de grandir en taille. D’enfant, elle devient presque imperceptiblement une jeune fille. Seules les images viennent témoigner de cette métamorphose tant intérieure qu’extérieure.
Les derniers mots du livre sont pour cette fillette devenue femme, qui se rappellera les aventures merveilleuses de sa jeunesse qu’elle partagera à son tour avec d’autres enfants, comme Lewis Carroll lui-même, amuseur désabusé, esprit libre et inquiet, rêveur impénitent et poète subversif.
En restituant une version française d’Alice’s adventures under ground entièrement réécrite à la main, le Frémok rend justice tant à la dimension intime de l’œuvre (le lecteur lira avec les yeux d’Alice Liddel) qu’à sa modernité et à sa place dans la narration graphique (le lecteur lira toutes les métamorphoses de l’âme derrière les dialogues du texte et de l’image). Alice sous la terre est un chef-d’œuvre précoce de la littérature graphique et une ode à la recherche du temps perdu.