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La Poupée de Monsieur Silence

Goele Dewanckel et Caroline Lamarche

56 pages — 18,5 x 30 cm —
impression quadri sur Munken Polar Rough 150 gr — dos carré brut avec jacquette — hors collection

ISBN 9782390220121
19 €

Caroline Lamarche et Goele Dewanckel sur La Poupée de Monsieur Silence

par Jérôme Le Glatin, 28 avril 2018

Goele Dewanckel


En tant qu’illustratrice, quelle relation entretenez-vous avec le mot ? Avec le langage ?
 
Le mot est très important pour moi. Sans le mot comme point de départ je ne suis pas sûre d’être capable de réaliser un livre dessiné, une histoire dessinée. C’est comme un cadeau. On vous offre une histoire, un fait, une description, écrit de façon soignée. C’est là que mon interprétation commence, mon imagination se réveille. La transformation d’un texte en un livre à travers le dessin démarre. L’écrivain, le poète a déjà fait de nombreux choix, pris de nombreuses décisions. En tant que dessinatrice je peux réinterpréter ces choix, les concrétiser, les sentir, les transformer en images, et de cette façon créer ma propre histoire.
 
Comment envisagez-vous le rapport entre vos illustrations, vos dessins, et les mots auxquels ils s'articulent ?

J’essaie, à l’aide de mes images, de renforcer le texte. Dans l’image je cherche à laisser suffisamment d’espace pour l’interprétation. En même temps je cherche à dévoiler ce qui n’est pas écrit. Ce qui pourrait être lu entre les lignes. C’est une recherche d’équilibre entre ce qui est écrit et ce qui pourrait être représenté. Ceci tout en se méfiant que d’une part le lecteur ne s’y perde pas, et que d’autre part le dessin ne devienne pas trop explicatif.
 
Dans votre collaboration avec Caroline, intervenez-vous sur le texte ?

Il y a quelques années Caroline m’a fait lire ce texte en me demandant mon avis. Dès le début j’ai trouvé ce texte très beau et intéressant. J’ai alors fait savoir à Caroline que, au cas où elle avait l’intention de le faire illustrer, j’aimerais beaucoup le faire. Après plusieurs relectures du texte nous avons échangé sur la question du public. Ce texte est-il écrit pour enfants ou pour adultes ?
 
Qu'est-ce qui possède, selon vous, le pouvoir d'être le plus bruyant ? Le mot ou l'image ?
 
Autant l’image que le mot peuvent être très bruyants mais aussi très silencieux.
 
Les représentations de plantes, de fleurs, abondent dans l'album. Le végétal est le vivant qui se développe en silence. Pourrait-on dire du dessin lui-même qu'il est le vivant qui se développe en silence ?

Ce qui est exceptionnel et fascinant dans le dessin est en effet de créer la vie à partir de rien. On commence avec une page blanche et à chaque ligne qu’on trace, la page prend vie. Mais le dessin ne se fait pas dans le silence, plutôt dans le calme, avec la musique adaptée en fond. Chaque projet a sa propre musique.
 
Le plancher de la maison de Monsieur Silence évoque des empreintes de pas, renvoyant au propriétaire absent et présageant la fuite de La Poupée. Ce bois de mémoire, passée et future, me rappelle la scène du Vertigo d'Hitchcock, où la vie, l'amour et la mort, le temps, s'objectivent, se matérialisent dans la coupe transversale d'un séquoia. Le dessin, à l'instar du tronc d'arbre hitchcockien, est-il mémoire et matérialisation du temps ?

En imaginant la maison de La Poupée de Monsieur Silence l’image qui me venait en tête était celle d’une maison isolée quelque part dans le Haut Jura. Lorsque nous avons emménagé dans le Jura français nous cherchions un endroit pour vivre et travailler. Cette maison-là se trouvait dans un endroit magnifique avec une lumière exceptionnelle et une vue imprenable. Une ferme construite en murs de pierres épais. L’intérieur était entièrement fait de bois. C’était beau, chaud, spacieux et protégé. Ces planchers de bois de sapin étaient magnifiques et usés par la vie. Suite aux nombreuses années d’allers-retours sur ces planches le bois était usé et abîmé, mais les nœuds du bois, plus durs, restaient intacts, et formaient de petites bosses. Marcher sur ce bois, marqué par le temps et par les habitants précédents, était une expérience très étrange. Chaque pas que l’on y faisait rappelait ces habitants d’avant. Une ou plusieurs vies avaient usé et épuisé ce sol. Une sensation étrange m’est venue : je ne pouvais vivre dans cette maison. Cette image et cette sensation me sont restées et ont (quelque part inconsciemment) influencé mon interprétation de la maison de La Poupée. La maison est chaleureuse, offre un sentiment de sécurité mais de malaise à la fois.

Plancher de bois, bouquets de fleurs en pot, rondin de bois jeté au feu, tapisseries au motifs floraux ; dans la maison de Monsieur Silence le végétal est partout, mais coupé du sol, et donc de la vie, objet de décoration ou d'usage courant. Le dessin figuratif connaît-il les mêmes risques ? Y a-t-il des dessins figuratifs coupés de la vie ? Des dessins morts ?

Je pense que tant le dessin figuratif que le dessin abstrait courent le risque d’être morts. Un dessin, figuratif ou abstrait, mais sans âme, devient à mon avis ornement, décoration. La présence exagérée des fleurs, du papier peint aux motifs floraux et des planchers en bois, est un moyen pour moi de représenter la chaleur et la convivialité artificielle de la maison. La maison a l’air chaleureuse mais ne l’est pas. L’âme d’une maison se crée par les habitants et non par la décoration.

Caroline Lamarche
 
En tant que romancière et poète, qu'est-ce qui vous conduit à désirer l'image ?
 
L’image a, chez moi, précédé l’écriture. Dix ans pendant lesquels j’ai consigné mes rêves. De certains, j’ai fait des objets littéraires : mes premiers poèmes. Par ailleurs, dès la parution de mon premier roman, l’un ou l’autre artiste m’a demandé d’écrire sur ses œuvres. Inattendu, étrange, mais, finalement, logique : mon rapport de fascination aux images. Autrement dit, dans mon parcours, c’est le plus souvent l’image qui a désiré l’écrit. Ici c’est un peu différent : Goele et moi avons été invitées à faire un premier livre aux éditions du Rouergue, plus tard nous avons éprouvé le désir de retravailler ensemble, et je lui ai alors proposé un texte certes bref mais qui est le condensé d’une expérience.
 
Et comment travaillez-vous en pareil cas ? Vous cantonnez-vous à travailler le texte ? Ou bien intervenez-vous, et de quelle manière, sur les images ?
 
Le texte « La poupée de Monsieur Silence » était donc « premier ». Il a peu bougé dans ma rencontre avec Goele. Elle m’a suggéré de supprimer deux lignes, et elle avait raison. Pour le reste, j’ai aménagé de très petits détails au fil de ma réflexion sur ses images. Je n’interviens pas sur les images : chacun son métier. Par contre j’exprime mon admiration, ou, parfois, ma légère perplexité. La médiation de l’éditeur (le désir de l’éditeur pour le livre à venir) a été essentielle dans la dernière phase du travail. C’est un autre regard et une triangulation qui s’est révélée très précieuse.

Qu'est-ce qui détient le plus grand pouvoir de silence ? Le mot ou l'image ?

Goele comme moi travaillons avec le silence. Il y a des « blancs », du « non-dit », dans le texte comme dans l’image. De manière générale, l’image ne répète pas le texte, l’image déplace, ouvre, tous deux s'épaulent. Il me semble que les ressources du dessin sont plus vastes, plus foisonnantes pour « dire » le silence, le bruit, la solitude ou la joie, là où le texte reste très dense, très serré, presque austère. Mais il n’y a pas de « plus grand pouvoir » d’un côté ou de l’autre. Il y a interaction, rencontre.
 
Si le récit de La Poupée est celui d'une libération, n'en est-il pas que la première étape, en tant qu'il reste encore à la Poupée à accéder à la parole, à sa parole, et peut-être alors aussi à un nom ?

Bien sûr. On peut imaginer que « La Poupée » signera des livres ou des dessins de son nom, par exemple… Et en tout cas qu’elle ne se laissera plus jamais instrumentaliser. Le paradoxe de leur couple est celui-ci : il a la grande mission de ramener le silence dans le monde, mais pour cela, il la réduit, elle qui est son soutien, au silence justement. Si je devais résumer l’origine de cette histoire, je dirais que j’ai été à la fois la Poupée et Monsieur Silence. Mais si on préfère en rester aux personnages, je tiens à souligner que la femme dont je parle n’est pas « victime », elle aime Monsieur Silence qui est un être combatif et somme toute estimable. Elle a choisi de partager sa vie, de contribuer à sa « grande mission » de la seule manière longtemps permise aux femmes : le retrait altruiste, assorti de l’illusion que c’est la seule chose à faire pour être aimée. Elle est donc complice de ce fonctionnement, qu’elle met du temps à identifier, avant de le refuser. Et elle le refuse pour sauver sa propre existence, certes, mais aussi parce que ce fonctionnement est devenu obsolète tant pour le couple que pour le monde. Sortir de l’univers clos de la maison, pour celle que je nomme « La Poupée », c’est découvrir un univers infiniment plus vaste, mais c’est y initier, aussi, une nouvelle manière d’être avec autrui qui n’a plus rien à voir avec la posture sauveur-sauvé (ou dominant-dominé). Il s’agit de se rendre compte que l’on peut exister positivement par l’expérience née du retrait, de la lenteur, de la réflexion, bref par une forme de « non-agir » qui fait reculer la violence. Voilà pourquoi l’étape sur laquelle se termine le livre est faite de curiosité, d’attention, de joie, aussi. Il me semble qu’en réaction à la course à la consommation qui fait notre malheur, un malheur qui risque d’être définitif, apocalyptique, c’est à cette joie secrète dans la lutte, comme dirait Kafka, que les gens aspirent aujourd’hui,
 
Le règne animal se singularise par l'invention de l'expression sonore, et l'être humain plus spécifiquement par celle du langage. Doit-on considérer que la fonction première du monde contemporain, de la technologie capitaliste, aboutissement terminal de ce mouvement d'invention, est de noyer le réel sous le bruit ? Y aurait-il, en Occident, une question historique et politique du son qu'aussi, à sa manière, La Poupée de M. Silence aborde ?

On sait aujourd’hui que le bruit non seulement incommode et déprime les humains, mais perturbe les insectes, les oiseaux migrateurs, les territoires de chant et d’existence des bêtes, poissons compris. Cette conscience du bruit comme élément destructeur aussi puissant que l’excès de pollution par les pesticides ou les particules fines, je voulais écrire là-dessus. Du reste cela commence à émerger — timidement — chez les scientifiques. Retrouver des zones de calme, c’est un programme politique, oui. Mais personne encore n’en parle et nos enfants continuent à naître dans un monde où ils n’expérimentent plus le silence. Alors même que l’on s’agite, comme le fait Monsieur Silence, pour tenter de remédier aux désordres planétaires, on n’écoute pas, on n’apprend pas à écouter ce que ce monde tente de nous dire, à travers les animaux et les plantes, depuis des millénaires. Accueillir ce qu’il a à nous dire passe par de nouveaux rapports entre le masculin et le féminin, la force et la fragilité, l’humain et la nature, etc. Bien sûr mon texte est très court, c’est presque un poème, mais si je l’avais détaillé davantage, je n’aurais pas pu laisser exister, en filigrane, toutes ces dimensions qui nous touchent sur le plan intime comme sur le plan collectif. Goele a œuvré là avec beaucoup de finesse, de manière à la fois précise et ouverte, tissant d’image en image des fils symboliques.